Des micro‑usines vivantes au cœur de la biotechnologie

Dans un laboratoire de Cambridge, des chercheurs ont façonné une souche d'E. coli qui, à première vue, ressemble à son ancêtre naturel. Sous le microscope, aucune différence ne se remarque, mais son génome a été entièrement réécrit. Cette bactérie n’appartient à aucun écosystème terrestre et possède la capacité de transformer la production de composés pharmaceutiques et de polymères.

Microbial cell factories : un concept en pleine accélération

Ces « usines cellulaires » sont des micro‑organismes génétiquement modifiés, capables de convertir des matières premières en produits de haute valeur sans générer de déchets inutiles. Il y a dix ans, le domaine était embryonnaire. Aujourd’hui, les avancées techniques sont spectaculaires sur quatre axes : durée, précision, rapidité et stabilité. Les équipes introduisent désormais des paquets d’ADN contenant des centaines de kilobases – chaque kilobase représente mille paires de bases – dans une seule cellule. Un gène bactérien moyen ne mesure qu’un à deux kilobases, ce qui signifie que plusieurs dizaines de nouvelles séquences peuvent être livrées simultanément.

Vers la réécriture totale du génome

Yue Shen, auteur d’une revue récente, explique que, il y a cinq à dix ans, les scientifiques étaient limités à l’insertion de quelques gènes à la fois. Aujourd’hui, il est possible de remodeler le génome complet d’un organisme. Le projet Synthetic Yeast Genome, en cours depuis plusieurs années, assemble pas à pas un génome de levure artificiel, en y ajoutant des centaines de modules de régulation. Le résultat : des levures capables de résister à des températures de 39,5 °C et de produire des quantités massives de substances utiles. Un essai a démontré une hausse de 40 fois de la production de carotène, le pigment orange des carottes.

Chez E. coli, les chercheurs ont franchi une étape supplémentaire en réécrivant intégralement le « langage » génétique de la bactérie. Cette démarche libère de nouvelles lettres dans l’alphabet de la vie, permettant d’incorporer des acides aminés artificiels dans les protéines. Ainsi, on peut synthétiser des médicaments et des plastiques qui n’existent naturellement nulle part.

Des chromosomes supplémentaires sur mesure

Une autre innovation réside dans la création de chromosomes artificiels, conçus de zéro et ajoutés au génome existant sans le modifier. Fonctionnant comme des plateformes modulaires, ils offrent la liberté de placer n’importe quel gène souhaité. En 2024, un groupe chinois a présenté la construction d’un chromosome contenant 542 nouveaux gènes. Les levures équipées de ce module ont soudainement acquis la capacité de métaboliser des sucres auparavant inutilisables, de tolérer la chaleur et les métaux lourds, et même de produire des composés inexistants dans la nature.

Sécurité, confinement biologique et perspectives industrielles

La puissance de ces techniques soulève inévitablement des questions d’éthique et de biosécurité. Que se passerait‑il si une bactérie re‑designer s’échappait d’un réacteur ? Quels seraient les risques d’un usage détourné ? Les scientifiques, dont Shen, insistent sur la mise en place de mécanismes de « biocontainment » – des interrupteurs de sécurité intégrés qui rendent la survie hors du contexte contrôlé impossible. Un avantage immédiat pour l’industrie réside dans la résistance accrue aux virus qui, habituellement, attaquent les cellules bactériens. En modifiant le code génétique cible, les virus ne reconnaissent plus les hôtes, évitant ainsi des pertes financières colossales dans les cuves de fermentation.

En résumé, la réécriture totale du génome, la capacité à insérer d’énormes blocs d’information génétique et la conception de chromosomes additionnels transforment les microbes en véritables usines de demain. Elles ouvrent la porte à une production plus durable, moins polluante et capable de répondre à des besoins sociétaux urgents, du traitement de maladies rares à la fabrication de matériaux biodégradables.

Source: https://scientias.nl/bacterien-worden-levende-fabriekjes-voor-medicijnen-en-plastic-dankzij-deze-techniek/

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