Le contexte historique du remède improbable
Au tournant du XVIIIe siècle, la médecine était encore un terrain d’expérimentation brute, où les praticiens s’appuyaient davantage sur l’observation fortuite que sur la recherche rigoureuse. Dans cet univers, un objet singulier – une seringue conçue pour injecter de la fumée de tabac – a suscité l’espoir de ressusciter des victimes de noyade. Conservé aujourd’hui dans le dépôt du Rijksmuseum Boerhaven, ce dispositif incarne une croyance qui a perduré, étonnamment, pendant près de huit décennies.
Une scène dramatique à Hoorn
Le 3 juillet 1789, alors que la Révolution française venait de déclencher une onde de choc à travers l’Europe, un jeune garçon s’aventura près d’une rivière de Hoorn. Une bourrasque le surprit, il fut entraîné sous l’eau et s’échoua sans respiration. Les habitants, pris d’une panique collective, tentèrent d’abord de le secouer, puis de lui administrer de l’alcool dans la gorge – une pratique courante à l’époque pour stimuler le système nerveux. Face à l’échec de ces tentatives, un témoin déclara avoir acheminé de la fumée de tabac dans l’anus du petit, affirmant que cela réveilla le corps inerte.
Le mythe se propage
Le récit, largement relayé dans les pamphlets médicaux et les archives locales, donna l’impression que la fumée de tabac possédait une propriété curative mystérieuse. Des praticiens de provinces éloignées commencèrent à reproduire la manoeuvre, convaincus que la chaleur et les composés nicotiniques irriteraient les terminaisons nerveuses, favorisant un redémarrage du système cardiovasculaire. Pendant plus de soixante-dix ans, la « méthode du tabac rectal » fut mentionnée dans des traités de premiers secours, témoignant d’une confiance presque dogmatique dans ce procédé.
La révélation du hasard
Ce n’est qu’au XIXe siècle, avec l’avènement de la physiologie expérimentale, que les chercheurs mirent en évidence l’incohérence du phénomène. Les études démontrèrent que les quelques cas de survie étaient en réalité le fruit d’une réanimation naturelle, coïncidant avec l’application du tabac, mais sans lien de causalité. La simple agitation du corps, le réchauffement ambiant et la libération progressive d’oxygène furent les véritables facteurs salvateurs. Le tabac, au contraire, pouvait même entraîner des brûlures ou des infections locales.
Une leçon intemporelle
L’histoire du tabac inséré dans le rectum pour sauver des noyés constitue aujourd’hui un exemple emblématique de la confusion entre corrélation et causalité. Elle rappelle que, lorsqu’une série d’événements se produit simultanément, il est tentant d’attribuer l’effet à l’élément le plus visible, même si ce dernier n’est qu’un témoin passager. Cette anecdote, à la fois macabre et fascinante, incite les lecteurs modernes à questionner les récits simplistes et à privilégier une démarche analytique avant d’accepter une explication.
Source: https://scientias.nl/tachtig-jaar-lang-dacht-men-dat-tabaksrook-in-de-anus-drenkelingen-kon-redden/