Une pratique culturelle qui échappe aux catégories religieuses
Au Japon, des millions de personnes se rendent chaque nouvel an dans un sanctuaire shintoïste pour formuler des vœux de santé, de prospérité ou de succès, tandis qu’en été, le rite d’Obon ramène nombre d’habiteurs dans leurs villages d’origine afin d’honorer les ancêtres. Paradoxalement, la majorité de ces participants se déclarent asexués ou non-religieux lorsqu’ils sont interrogés sur leurs convictions personnelles. Cette situation singulière soulève des questions sur la manière dont la foi, les rites et l’identité sont perçus dans la société nippone.
Des statistiques qui bousculent les préjugés
Une enquête nationale menée en 2024 par les professeurs Koki Shimizu (Université Doshisha) et Yoshihide Sakurai (Université de Hokkaido) a analysé les réponses de 3 947 citoyens japonais. Les résultats montrent que près de 40 % des répondants s’identifient comme athées ou non-religieux. Pourtant, 84 % de ce groupe ont déclaré avoir visité un sanctuaire lors du Nouvel An, et 53 % ont participé aux cérémonies d’Obon. Chez les personnes se sentant affiliées au bouddhisme ou au shintoïsme, les taux de participation aux rituels grimpent encore davantage, dépassant largement les 90 %.
Quand la mesure même de la religion devient problématique
Les chercheurs soulignent que le terme japonais shūkyō, souvent traduit par « religion », implique généralement une communauté organisée avec des règles strictes. Or, les pratiques quotidiennes liées au shinto, au bouddhisme ou à l’adoration des ancêtres ne s’inscrivent pas toujours dans ce cadre institutionnel. Ainsi, de nombreux Japonais participent à des rituels traditionnels tout en rejetant l’étiquette de « religieux ». Cette dissociation entre pratique et identité explique les variations considérables observées selon la formulation des questions dans les sondages : selon qu’on interroge sur la « foi en une religion » ou sur « l’appartenance religieuse », les taux de non-religiosité peuvent vaciller entre 40 % et 90 %.
Une spiritualité plurielle et fluide
Outre la participation rituelle, l’enquête révèle une grande diversité de croyances parmi les personnes se déclarant non-religieuses. Certaines continuent de croire en plusieurs dieux ou esprits, d’autres restent incertaines quant à l’existence d’une vie après la mort, tandis que d’autres n’adhèrent à aucune forme de spiritualité. De même, même parmi les autodéclarés chrétiens, on retrouve des conceptions qui divergent des doctrines officielles. Ces constatations indiquent que, au Japon, l’identité religieuse, les convictions personnelles et les pratiques rituelles ne forment pas un ensemble monolithique, mais plutôt un tissu souple où chaque fil peut évoluer indépendamment.
Implications pour la recherche future
Les auteurs de l’étude insistent sur le besoin de repenser les méthodes de collecte de données concernant la religion dans les sociétés où les frontières entre culture, tradition et foi sont perméables. Une meilleure compréhension des spécificités japonaises permettrait d’élaborer des questionnaires plus précis, facilitant ainsi les comparaisons internationales et l’analyse des tendances spirituelles mondiales.
En définitive, le phénomène japonais montre qu’il est possible d’entretenir une vie rituelle riche sans s’identifier à une religion formelle, rappelant que la spiritualité peut parfois prendre la forme d’un héritage culturel partagé plutôt que d’une adhésion doctrinale.
Source: https://scientias.nl/waarom-japanners-naar-heiligdommen-gaan-zonder-religieus-te-zijn/