Des intérêts disparus, une alliance en crise
Pendant toute la seconde moitié du XXᵉ siècle, les États‑Unis ont été perçus comme le garant infaillible de la sécurité européenne. Haroon Sheikh, géopoliticien, conteste toutefois cette vision simpliste. Selon lui, ce qui a réellement maintenu le pacte transatlantique, ce ne sont pas les affinités culturelles mais deux intérêts structuraux qui, aujourd’hui, se sont évanouis.
Pourquoi la confiance s’est‑détériorée ?
Le premier pilier était la sécurité collective, incarnée par l’OTAN. Après la Seconde Guerre mondiale, les pays européens pouvaient compter sur la protection américaine en cas d’agression. L’arrivée de Donald Trump a profondément miné cette certitude : discours imprévisibles, menace de ne pas intervenir, et pressions sur les dépenses militaires européennes ont engendré une perte de confiance palpable.
Le second pilier, une dimension économique
Le deuxième facteur reposait sur un cadre économique favorable, où les États‑Unis soutenaient les règles de concurrence et régulaient les géants du numérique. Les tarifs protectionnistes imposés par Trump, ainsi que sa volonté de remettre en cause la législation européenne visant à contrer la désinformation et les discours de haine, ont affaibli l’équilibre économique du vieux pacte.
Conséquences concrètes pour l’Europe
Le retrait du principal allié a exposé le continent à trois vulnérabilités majeures : sécurité, économie et état de droit. Sur le plan sécuritaire, l’incertitude quant à l’engagement américain pousse les pays de l’UE à augmenter leurs budgets de défense et à renforcer la coopération intra‑européenne. Économiquement, les tensions commerciales et les incitations à contourner les normes européennes nuisent aux entreprises locales et compliquent la mise en œuvre de politiques de souveraineté numérique.
Sur le plan juridique, la remise en cause des régulations contre la désinformation menace les fondements mêmes de la démocratie européenne. Les États‑Membres cherchent donc à consolider leurs propres cadres législatifs, tout en tentant de maintenir un dialogue constructif avec Washington.
Une Union européenne qui se réorganise
Paradoxalement, cette crise a également stimulé une dynamique de convergence parmi les États membres. Face à des menaces communes – que ce soit la pression russe, les défis énergétiques ou les ambitions russes en Europe de l’Est – les capitales de l’UE affichent davantage d’unité. Le départ de dirigeants eurosceptiques, comme Viktor Orbán, contribue à un climat plus propice à la coopération.
Cependant, l’UE reste fragile lorsqu’elle doit gérer une crise aiguë. Les précédents succès – crise financière de 2008, acquisition de vaccins contre la Covid‑19, diversification énergétique – relèvent de problèmes graduels. Une situation soudaine où, par exemple, Trump revendique le Groenland ou incite la Russie à envahir la Pologne, dépasserait largement les capacités d’adaptation du continent.
Le nouvel horizon géopolitique : BRICS et Chine
Au même moment, les États‑Unis réorientent leur politique vers les pays membres des BRICS, sanctionnant parfois ceux qui coopèrent avec la Chine ou la Russie. Cette stratégie semble contre‑productive, car elle pousse davantage les nations concernées à se rapprocher de Pékin. La montée en puissance de la Chine, soutenue par l’Inde et d’autres économies émergentes, redessine le paysage mondial, même si les divergences internes au sein des BRICS limitent encore leur cohérence.
En résumé, la disparition des deux intérêts fondateurs a déclenché une remise en question profonde de la relation transatlantique. L’Europe, désormais sans son pilier historique, cherche à renforcer sa propre résilience tout en naviguant entre les pressions américaines et l’émergence de nouvelles puissances.